Les Accents têtus

Eye-contact

Mise en forme du texte Eye-Contact écrit par A. B pour le recueil Persona Obscura, partenariat les Accents têtus / Lycée Eugénie Cotton © Thomas Ascendao, 2022

Oyé !
Vous. Oui vous au fond de la salle. C’est à vous que je m’adresse.
Lâchez votre téléphone des yeux et faites au moins semblant de vous intéresser à nous autres, les vieilleries encadrées, pendues aux murs.
Pas la peine d’hausser les épaules, mes camarades et moi, avons bien compris que vous êtes du genre en-couple-depuis-six-mois-entrenant-le-mythe-de-l’esthète.
Mais oui, je sais bien que vous vous êtes piégé tout seul à votre premier rendez-vous.
Une tirade sur les Nabis ? Quelle idée aussi, jeune homme ! Vous y êtes allé fort.
Vous vous retrouvez maintenant tous les dimanches à piétiner dans les musées parisiens. Petit mensonge grande conséquence, vous savez ce qu’on dit !
Ne prenez pas cet air abattu pour autant ! Si vous saviez, vous êtes loin d’être le premier et ne serez pas le dernier. Vous avez plutôt de la chance d’ailleurs, car vous précédez la horde des bruncheurs. Je vous assure, vers 14h, c’est le grand défilé des types comme vous, trainés par leur fiancée. Vous n’avez pas mangé ? Oui cela se voit, vous me semblez plus alerte que vos compères. Eux arrivent ici assommés, l’estomac en pleine digestion de la formule complète à 27 euros : croissant, muesli, œufs bénédicte, supplément bacon.
Oui pardon, je vous donne faim, j’arrête. En tout cas, c’est extrêmement plaisant d’avoir trouvé une oreille attentive. Avec les bruncheurs-siesteurs c’est à peine possible d’échanger un regard.
Vous êtes différent, je l’ai vu tout de suite, lorsque je vous ai lancé mes salutations amicales. Comment ça ? «  Oyé  » ne se dit plus au XXIème siècle. Allons bon ! Pensez-vous ! Personne ici ne pense à nous rafraichir le vocabulaire. Et puis je vous avoue que lorsque je tends l’oreille, je suis perdue avec tous ces anglicismes.
Vous avez raison ! Je suis une incorrigible bavarde ! Vous faites bien de m’interrompre. Je vous en prie, posez-moi toutes vos questions. Vous faites le timide. Fou ? Pas du tout, voyons ! Rassurez-vous, c’est tout à fait courant de parler aux tableaux. Voilà approchez-vous, ici en bas à gauche, vous avez les informations que vous cherchez.
Mon titre, mon créateur, ma date de création.
Femme dans un fauteuil, Pablo Picasso, été 1927.
Oui exactement ! Je suis ravie, vous êtes donc familier de la période cubiste. Vous faites le modeste, mais chapeau bas. Ce n’est pas évident pour tout le monde.
Vous comprenez mieux pourquoi … j’ai la bouche au milieu de la figure, les yeux en haut et en bas et le nez à la place de l’oreille.
Doucement, c’est presque vexant … Un peu de respect jeune homme. J’ai connu la guerre moi !
Sachez en plus, entre nous, que c’est effectivement assez désagréable d’être fichue comme cela. J’ai une vision éclatée et strictement verticale. Bien sûr, c’est juste, je ne peux regarder personne dans les yeux, c’est un crève-cœur et quand je suis d’humeur curieuse comme aujourd’hui, j’en attrape souvent des torticolis.
Ah, vous allez bientôt être rappelé aux obligations conjugales car je vois votre dulcinée se diriger vers vous à grands pas décidés.
Un petit conseil, évitez peut-être de lui dire que nous conversons depuis un petit moment. Voilà c’est ça, faites-lui croire simplement que vous étiez en réflexion profonde sur le sens de la beauté. Prenez votre air absorbé, sourcils froncés, bras croisés, voilà parfait.
Très crédible. Elle va être fier de vous c’est sûr !
«  Bébé, je te cherche dans toutes les salles. La salle cubiste seriously ? Tellement mainstream  ».

A. B.

L’un des sept textes choisi pour le recueil Persona obscura, un projet en partenariat Les Accents têtus / Lycée Eugénie Cotton, de janvier à juin 2022.

31/05/2022

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