Les Accents têtus

Tant perdu

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C’est fou de te croiser ici, complètement incroyable. Je ne pensais pas te revoir un jour, j’ai cru que tu étais mort. Attends. Ne dis rien, laisse-moi parler j’ai des millions de trucs à te dire. Tellement de choses, depuis le temps, et maintenant que je sais qu’on n’aurait jamais dû se quitter, surtout pas comme on l’a fait. C’est pour ça que te retrouver ici, surtout ici, c’est un signe j’en suis sûre. Shhh, laisse-moi te dire sinon je risque de perdre le cap et tu m’as déjà trop déraillée comme ça. Oui déraillée. Sortie de mes rails et balancée en rase campagne alors que je n’avais pas les roues pour. Tant de fois, rappelle-toi. Et puis je te connais. Même vingt ans plus vieux je vois bien que tu es le même. Que si tu te mets en branle rien ne te fera taire. Mais tu dois m’entendre, c’est pour ça que tu es là et que j’y suis aussi.
Tu te rappelles la fois où on avait escaladé ce mur, là-bas au fond ? Avec l’échelle qu’on avait trouvée sur le chantier à côté ? On était gonflés quand même, de piquer des fleurs dans un cimetière. Mais regarde-les, elles finissent toutes par devenir sèches et moches ici, alors que chez nous ça faisait jardin.

Je ne t’ai pas pardonné tu sais. C’est un peu ça, peut-être, qui fait que je suis toujours attachée à toi, que je pense toujours à toi. Au moins une fois par mois, sans faute, en voyant ton visage dans la pleine lune, tu te souviens ? Et toi ? Tu penses à moi ?

Ton frère t’as dit que nous étions en contact, lui et moi ? Non ? Il est moins loyal que je ne pensais. Ta sœur je sais qu’elle n’a pas vendu la mèche. Solidarité féminine. Et puis comme ton père m’a toujours détestée c’est l’occase de lui faire la nique à son insu, j’allais pas m’y opposer. Il va bien, ton père ? Tu sais quand je t’ai vu pour la dernière fois ? Toi tu penses que c’était le soir du fameux concert, quand on s’est croisés avant dans ta loge.
Tu étais tellement bizarre ce soir-là, je ne sais pas ce que tu avais pris mais tu m’as donné l’impression d’avoir basculé pour de bon.
Mais je t’ai revu depuis. Pas la peine de faire ta tête d’incrédule, je te dis que c’est vrai. C’était juste avant que tu partes pour la Chine. Eh ben si. Tu habitais même une maison peinte en bleu, dans la rue qui va au parc. Notre parc. Avec notre arbre. C’est ta sœur qui m’a filé l’adresse. Ton frangin n’aurait jamais accepté. Lui il m’a juste prévenue que tu partais. Il a fait genre je te le dis en passant, mais c’est pour ça qu’il m’a appelée, je le sais. Je l’ai senti. Je ne sais pas ce qu’il attendait de moi. Que je me manifeste pour t’en empêcher ? Que je souffre ? Que tu serais bientôt loin et qu’on pourrait peut-être essayer, lui et moi ? Ton frère… Je suis contente qu’il aille mieux, elle lui fait du bien cette femme.
Attends, j’y viens. C’était juste avant ton départ. J’ai passé des heures dans ma voiture à cinquante mètres de cette maison bleue, à essayer de me convaincre de taper à ta porte. J’ai eu tellement froid. Le plus drôle c’est que dans l’après-midi, juste alors que j’étais sur le point de céder, tu es arrivé. En voiture. Tout ce temps tu n’étais même pas chez toi. Tu es sorti du côté passager. La conductrice est entrée avec toi dans la maison et je me suis cassée. Au moins c’était clair, plus besoin de réfléchir. Elle était jolie.
Ta sœur m’a dit que tu n’étais plus en main au moment de ton voyage, que tu étais parti seul. Elle m’a dit que tu es resté quand on t’a proposé le boulot là-bas. Tu as bien fait. Moi, ce que j’ai entendu dans sa voix, c’était son espoir. Je sais que c’est pour ça qu’elle m’en parlait. Elle savait que moi aussi j’espérais toujours. Que tu te ranges, que tu t’arrêtes. C’est marrant de te voir vieux. Ça te va bien. Dommage qu’on n’ait pas vieilli plus vite, toi et moi. Ou ensemble.

Après ce concert j’ai vraiment tourné la page. J’ai cru que tu ne ferais pas long feu, j’ai eu la trouille pour toi, pour moi. En y allant je sentais bien que c’était dangereux. Je savais au fond de moi que si la magie était toujours là, j’aurais du mal à ne pas essayer de revenir. Je n’ai jamais trouvé quoi que ce soit qui s’approche même un peu de ce qu’on avait, toi et moi. Jamais. Et pourtant j’ai cherché. Mais tu es le seul qui arrives à remonter jusqu’à moi. Tu étais.
Attends, laisse-moi finir, après on pourra parler. Je veux juste que tu saches. J’ai menti. Ce que je t’ai dit, ce qui nous a démolis pour de bon, que j’avais couché avec Edward. C’était un mensonge. Je savais que tu me quitterais. Je n’avais pas le courage de le faire moi-même.

Le silence se fait dans ma tête. Combien de fois ai-je eu cette conversation avec lui, là-dedans ?

Je me demande ce qu’il ferait, s’il me prendrait dans ses bras ou me collerait un gifle. Je penche pour la gifle. Mon regard s’arrête sur l’épitaphe d’une dame, morte à soixante-sept ans, regrettée mère, épouse, sœur. Tout ce que je ne suis pas. Quelques tombes plus loin, un monsieur très usé astique patiemment le marbre d’une sépulture. J’imagine que c’est sa femme. Peut-être sa maîtresse. Et s’il venait là en secret pour échapper à Madame, justement. Passer un peu de temps au frais, à astiquer le marbre de feu sa bien-aimée. Ou bien il est là par hasard, comme moi, il est juste maniaque. Il me regarde, l’air résigné. Je lui souris vaguement et fais semblant de me recueillir.

Je suis passée devant la porte de notre ancien immeuble en venant, à trois rues d’ici. Ces années tous les deux, comme des grands, ni chez nos parents ni dans des chambres d’étudiants, ces deux petits ans rien qu’à nous, fantastiques et sur la fin épouvantables, et qui bouillonnent toujours en moi. Il suffit de la moindre faille pour que ça surgisse en geyser. C’est pour ça que je n’arrête jamais. Que je meuble mon temps tellement serré que tout est archi-calé, ne laisse aucune place au regret, à la peine. Sauf ce dimanche.

Je poursuis mon errance le long des voies ombragées, les quittant parfois pour les passages entre les tombeaux et chapelles sépulcrales, comme des petites maisons bordées de sentiers envahis de verdure, traversés par l’occasionnel chat. Elles renvoient mes pensées à lui, à ce que nous faisions dans cet endroit, dans ces gracieux mausolées aux portes souvent brisées. Je ne rougis même pas, je devrais. À la place je souris. Ça me manque.
Je nous en veux de ne pas avoir su nous retrouver. Moi de mon côté l’observant de loin, lui du sien me détestant. Se détruisant. Bien sûr je m’en veux. Comment ne pas. Toutes ces années en couples merdiques, faciles à briser tout de suite s’il revenait tel qu’il était à dix-sept ans, solaire, brillant, étonnant, merveilleux. Tel que je l’ai vu pour la première fois, d’un balcon, Juliette des temps modernes, repérant Roméo avant son entrée dans la fête. C’est dans une fête qu’ils se rencontraient, les deux ? Je ne sais plus. De toutes façons ça finit mal aussi, pas la peine d’en rajouter. Déjà je passe mon dimanche à me balader au cimetière par plaisir, c’est bon.

Frogouille

L’un des sept textes choisi pour le recueil Persona obscura, un projet en partenariat Les Accents têtus / Lycée Eugénie Cotton, de janvier à juin 2022.

31/05/2022

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