Les Accents têtus

Palindromes

Les palindromes, je les aime. J’aime l’ été, j’aime me lever tôt, j’aime mettre mon bob pour aller faire du kayak et oublier les SMS. Ca me donne du pep, et ça remplace le Xanax.
Et c’est pourquoi la lecture, dans l’Obs du 16 décembre, d’un dossier intitulé "L’incroyable révolution de l’ADN" m’a enchanté.
L’article explique que la manipulation génétique est devenue un jeu d’enfant depuis le perfectionnement, par une chercheuse française, d’une découverte faite en 1987 par un biologiste japonais, qui avait remarqué, sans y prêter autrement attention, que l’ADN était parsemé d’étranges séquences où les quatre bases A, C, G et T se disposent à la manière de palindromes, par exemple la séquence GAATTC-CTTAAG.
Ces séquences ne fabriquent pas de protéines, - lire les bases dans un sens puis dans l’autre revient peut-être à en annuler l’effet, - mais en revanche, elle protègent la chaîne d’ADN contre la propagation de mutations, d’altérations et d’agressions, un peu comme les guillemets d’une recherche sur Google ou les portes coupe-feu d’un immeuble de bureaux.
Et comme elles saillent très visiblement sur la chaîne d’ADN, le découpage devient très facile.

Ce qui caractérise le palindrome, c’est sa nature en miroir. Qui l’emprunte fait un aller-retour, une volte-face, après s’être heurté à une impasse contre laquelle s’anéantit toute velléité de progrès, d’évolution ou d’altération.
Création avortée, Icare qui s’envole et qui retombe, branche d’étoile, pyramide : le palindrome est l’image même de la vie.
Les lettres se succèdent, puis, à un moment donné, on rebrousse chemin pour se retrouver au point de départ.
Les jours se succèdent, puis, à un moment donné, la descente s’amorce, et on n’est même pas certain de retrouver son néant d’origine.

Malgré tout, les palindromes, je les aime. Et comme je les aime, j’ai voulu savoir s’ils ne jouaient pas le même rôle de protection et d’encadrement dans le langage humain.
En tapant palindrome sur Internet, je suis d’abord tombé sur des sites d’anagrammes, de mots fléchés, d’ésotérisme et de démonologie. Mais j’ai persévéré, et j’ai appris que le palindrome est vieux comme le monde. Dans l’Antiquité, rien n’était plus efficace qu’un palindrome gravé sur une amulette ou dessiné un parchemin pour se prémunir contre tous les maux.
Désormais, me voici armé pour me protéger de la dégringolade qui accompagne la pente décroissante et amère de la vie.
Je me glisse entre deux palindromes, par exemple entre le mot rêver - le rêveur, sous des formes variées, revisite en effet toujours le même rêve - et le mot elle - elle, la femme, dans son va-et-vient perpétuel, cyclique, érotique et cosmique, je m’insère entre mes deux anges gardiens, et comme Henri Michaux dans sa pomme, me voilà tranquille. Rien ne peut plus m’arriver.

C.W.

(1) « J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie. Je mets une pomme sur ma table, puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité ! » Henri Michaux, Entre centre et absence

19/01/2016